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Œuvrer au continuum entre CPGE et Grandes Ecoles de commerce en culture générale.

Le dimanche 3 décembre 2017.

Article de Véronique Bonnet paru dans Espace Prépas numéro 173 d’octobre 2017.
La rupture vécue lors de l’entrée en Ecole est-elle à saisir comme l’irruption d’un principe de réalité qui percute et rend plus fort ? Faut-il se réjouir d’un tel choc propre à faire d’un adolescent, encore sensible aux enjeux géopolitiques et aux nuances d’un texte, un être adaptable aux affaires du monde ? Beaucoup des étudiants admis par concours se tiennent sur la défensive lorsqu’est attendue d’eux une technicité opératoire. Comment faciliter un tel passage du gué ? Pour contribuer à cette réflexion, le professeur de philosophie que je suis voudrait ici développer ce que pourrait signifier œuvrer à ce tuilage dans le strict cadre du programme de culture générale de première année.
Opposer, alors, une classe préparatoire qui berce à un cursus en École qui secoue ? Un cours de culture générale au lycée se doit d’interpeller, lui aussi, en constituant une syntaxe préparatoire et un tissage, celui du continuum qui structure et qui suture.


"We will we will rock you
We will we will rock you
Buddy you’re a young man, hard man,
Shouting in the street
Gonna take on the world some day."
Queen, dans l’album News of the World.
(On vous on vous secouera /On vous on vous secouera/
Mon ami, tu es un homme jeune, complexe,/ criant dans la rue./ Tu te chargeras du monde un jour.)

La rupture vécue lors de l’entrée en Ecole est-elle à saisir comme l’irruption d’un principe de réalité qui percute et rend plus fort ? Faut-il se réjouir d’un tel choc propre à faire d’un adolescent, encore sensible aux enjeux géopolitiques et aux nuances d’un texte, un être adaptable aux affaires du monde ?

Recruté pour sa plasticité, bientôt convertie en agilité, pour sa compétence culturelle à l’indignation, bientôt réduite en art de la punch line, invité à laisser les gondoles à Venise et le rocking chair à Jules et Jim, le nouvel intégré serait secoué. Déstabilisé tant dans ses pratiques, par les soft skills et le travail en groupe, que dans son parler lui-même, voué désormais beaucoup à l’anglais véhiculaire. Dans les propos de nos anciens élèves, parfois une amertume. Celle du passage des toges aux armes. Et un diagnostic, de la part de certains responsables des études en Grande École de Commerce : beaucoup des étudiants admis par concours se tiennent sur la défensive lorsqu’est attendue d’eux une technicité opératoire. Pourtant, les professeurs de CPGE ne sont en rien des idéalistes rebelles à toute efficience , ni ceux des Grandes Écoles de Commerce des pragmatiques à courte vue.

"Tu te chargeras du monde un jour". Les responsables de ces Écoles savent bien que pour qu’un étudiant soit partie prenante de sa transformation, ils ne doivent pas éteindre en lui les braises conceptuelles des grands historiens, écrivains, mathématiciens, philosophes. La prétendue sérendipité, notion inventée pour faire croire que le lâcher prise est génial à lui tout seul, s’acquiert par la fréquentation d’horizons spéculatifs. Cette mise en perspective, délectable, des théories de tous ordres, opérée en classe préparatoire sert d’ancrage aux potentialisations qu’effectuera un jour l’homme de terrain. Ce n’est pas pour rien que nos étudiants sont très appréciés pour la richesse des repères qu’ils ont su s’approprier pour qu’ils fassent sens. D’où l’étrangeté de leur manque d’appétit, une fois en Ecole. Nos élèves ont parfois l’impression d’avoir quitté la proie pour l’ombre. Soit de devoir oublier les représentations académiques qu’ils tenaient si bien en mains pour des approches nouvelles encore dans les limbes. "Is this the real life ?"

Sous l’égide de L’APHEC, de l’APLCPGE, au nom de laquelle s’exprimait Madame le Proviseur du lycée Saint-Louis, qui a donné hospitalité à six reprises, lors de l’année scolaire 2016-2017, à notre groupe de travail et aux responsables des Grandes Ecoles de Commerce qui nous ont rejoints, différentes solutions ont été évoquées pour réaliser un tuilage entre l’enseignement prodigué en CPGE et la première année de Grande Ecole, qui est celle de pré-master.

Alain Joyeux, président de l’APHEC, s’est largement exprimé dans Espace Prépas sur l’exposé des motifs suggérant de rechercher plus de sérénité dans ce passage du gué. Un certain nombre de chefs d’établissement se sont mobilisés pour que soit expérimenté ce biseau visant à rétablir la logique d’un cursus en cinq années.

Ainsi, dans l’établissement qui est le mien, le Lycée Janson de Sailly, deux pistes d’expérimentation ont été adoptées pour les deux ECS et la ECE de première année.

La première opérera une présentation aux élèves des contenus qui seront rencontrés dans les Écoles de Commerce. Celles qui sont partenaires de ce projet ont été invitées à se répartir la réalisation de modules en ligne sur les grands champs de formation qu’elles proposent. Dans le cadre du programme de première année, en géopolitique ou/et culture générale ou/et économie, un professeur volontaire s’attachera à mettre en perspective ces modules préalablement visionnés par les élèves avec les repères académiques de son propre enseignement.

La seconde piste consistera à intégrer au cursus de première année de CPGE une expérience d’immersion de deux semaines en entreprise à effectuer selon les classes, entre le 25 juin et le 13 juillet. A la suite de ce moment de découverte, l’étudiant rédigera un rapport, qui fera l’objet d’un debriefing en septembre.

Ces deux mesures visent un double bénéfice pour l’étudiant. Sur le court terme, il s’agit d’ancrer davantage dans le réel les oraux d’admission de personnalité et de motivation et de préparer en douceur aux enseignements des Grandes Ecoles de Commerce. Sur le moyen et long terme : une rencontre avec l’entreprise pendant la première année de CPGE, peut être particulièrement inspirante pour les choix futurs.

Pour contribuer à cette réflexion, le professeur de philosophie que je suis voudrait ici développer ce que pourrait signifier œuvrer à un tel continuum dans le strict cadre du programme de culture générale de première année.

"Héritage de la pensée grecque et latine". Une fois problématisé, et travaillé dans un contexte antique et classique, cet intitulé invite par exemple à rencontrer les formes contemporaines des conditions de l’accès à la parole. Une analogie est en effet très concevable entre "le miracle grec", dû au changement de régime du discours, et notre "révolution numérique". Au sixième siècle avant notre ère, le discours d’autorité ne tenait sa vérité que du statut éminent du locuteur, roi, dignitaire, stratège, ceux-ci ayant le pouvoir d’énoncer un parole qui ne pouvait être qu’approuvée et obéie par
tous les autres. Or, à partir du moment où l’agora grecque s’ouvre à quiconque veut s’exprimer et à quiconque veut objecter, pour accueillir la parole de cohérence, faut-il exclure "ceux qui ne sont pas géomètres" ? Les impératifs de la logique peuvent-ils aller de pair avec un élargissement de l’accès à la parole ? Ou rendre impossible une démocratisation du discours ? Ce dernier doit-il rechercher la cohérence, ou la puissance ? On sait quelle fut la réponse de Rome à Athènes, et comment juristes,empereurs, architectes, firent prévaloir l’affirmation sans réplique sur l’interrogation. Toute proportion gardée, on peut faire le lien entre cette alternative antique et certains débats numériques contemporains. L’internet est-il la réalisation postmoderne du projet d’élargissement du discours d’investigation de Périclès et de Platon ? L’iségorie, droit égal à prendre la parole dans un espace public, une agora, y aurait-elle droit de cité, ainsi que son corollaire, l’isonomie, droit égal à critiquer ? La blogosphère, comme logosphère, ferait-elle avancer le pouvoir de dire et la compétence à le faire ? Alors que de nombreuses Grandes Ecoles de Commerce proposent à leurs étudiants d’apprendre à coder, de tels repères culturels permettraient interroger le clivage entre les tenants de la neutralité du net, de son accessibilité garantie par l’interopérabilité des formats ouverts, qui assure l’indépendance technologique et la compétitivité de la France et de l’Europe, et les
tenants des formats fermés qui par leurs verrous logiciels imposent aux utilisateurs des usages très contraints et une grande opacité dans la récolte des métadonnées.

"Apports du christianisme, du judaïsme et de l’islam". Le rapport entre croire et savoir, examiné ici à partir des trois monothéismes du Livre, peut, lui aussi, inspirer des investigations contemporaines. S’il faut renoncer à savoir pour croire, que penser d’un tel abandon ? Mais tout savoir n’est-il pas du "croire savoir" ? Faut-il croire pour savoir, savoir pour croire ? Qu’en est-il de la prétendue scientificité des maximes de l’action, et de l’aide à la décision ? Rousseau, dans la Profession de foi du Vicaire Savoyard, passage de l’Emile, brûlé à Paris mais aussi à Genève, se référait à la voix de la conscience, « instinct divin ». Kant, lecteur de Rousseau, dans sa Critique de la Raison Pratique, envisageait, au-dedans, l’impératif catégorique, la certitude transcendante et transparente de ce qui doit être, qui n’a pas besoin d’images, ni de précédent : faire son devoir. Les idéaux, représentations régulatrices travaillées par Kant dans La Religion dans les limites de la simple raison peuvent-ils dynamiser les êtres ? Max Weber, dans L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, écrivait, en 1904 : "Le puritain voulait être un homme besogneux, et nous sommes forcés de l’être". Contrainte choisie ou subie ? Ascétisme laïcisé, qui absolutise le "je dois" ? Les arbitrages de la finance qui font circuler entre les hommes des objets, des services, mais aussi des signaux, relèvent-ils aujourd’hui d’une éthique effective ou tendancielle ? Quels présupposés du commerce équitable ? Effet d’aubaine, extériorité postiche, ou intériorisation d’une exigence d’équité, qui prendraient en compte les conditions de travail des humains. Faut-il recourir à des préconisations en matière d’accès à la nourriture et à l’eau, pour une humanité nombreuse ? Les premiers "vegan" qu’étaient les Cathares, qui s’abstenaient de nourriture animale, avaient surtout dans l’idée la possibilité d’une transmigration des âmes, alors que nos contemporains visent sans doute à éviter la dilapidation de ressources naturelles. C’est en ce sens que Pierre Ricœur, issu de la même tradition protestante que Rousseau et Kant, parlait d’une éthique de la responsabilité. Comment concevoir alors une optimisation des échanges qui ne soit pas dissymétrique, oublieuse de l’humain ?

On pourrait ainsi multiplier les propositions d’actualisation. Esquissons, pour les autres chapitres, quelques pistes sans les développer.

"La figure du moi et la question du sujet depuis la Renaissance" suggère d’interroger l’écart entre le "je" sujet et le "moi" objet. La fragmentation de l’identité de Lorenzaccio à travers son projet de mimer la débauche pour faire partie du premier cercle du tyran aux fins de l’assassiner, est-elle du même ordre que celle de l’internaute aux pseudonymes multiples, exsangue à force d’être multidimensionnel ?

"La société, le droit et l’état moderne" : si l’être parlant, l’animal logique qu’est l’humain, a besoin de coexister pour exister, une telle coexistence ne peut-elle s’avérer préjudiciable ? Les rapports humains étant imprévisibles, comment les rendre moins improbables ? La philosophie cosmopolitique de Rawls, à laquelle nous devons les notions de subsidiarité, développement durable, droit d’ingérence, peut-elle inspirer une approche moins chaotique de notre système- monde ?

"L’esprit des Lumières et leur destin". En quoi la devise par laquelle Kant synthétise l’aventure intellectuelle du XIIIème siècle, "Sapere aude", "ose faire usage de ton propre entendement", peut- elle s’incarner dans un art d’entreprendre ? En quoi les mises en garde qui furent les siennes, contre certains despotes éclairés qui prétendaient préparer leur peuple à la liberté tout en en retardant l’échéance, prétendant qu’ils n’étaient pas mûrs pour celles-ci, peuvent-elle pour nous constituer d’utiles repères ? Entre les think tanks qui ne font que verrouiller certains espaces stratégiques en feignant d’ouvrir la réflexion, et le renouveau du do it yourself, naguère coquetterie des sophistes, comment s’y retrouver sinon en déterminant qui est porteur d’une autonomie effective, qui veut l’autonomie des autres ou entretient soigneusement leur dépendance ?

"Étapes de la constitution des sciences exactes et sciences de l’homme". Une approche causale des actions humaines reviendrait précisément à nier l’autonomie. Comment faire en sorte que les sciences cognitives ne donnent pas lieu aux délires du transhumanisme, ou même aux manipulations idéologiques que Bernays, neveu américain de Freud, exposa si bien dans Propaganda, lorsque les précurseurs des spin doctors jouaient sur du velours en sollicitant une cérébralité de l’immédiateté, peu corticalisée, peu propice au recul critique ? Mais qu’elles permettent, comme cette rentrée 2018 dans l’Education Nationale le fait entrevoir dans les dispositifs de limitation des effectifs en cours préparatoires dans les zones défavorisées, une prise en compte effective du fonctionnement cérébral des enfants, une pédagogie propre à limiter la déperdition mémorielle. Dans le but de réduire la fracture scolaire et le gâchis des potentiels.

"L’essor technologique et l’idée de progrès". La notion de progrès ferait difficulté, par son ambivalence, comme le montra Rousseau dans son Discours sur les sciences et les arts. La démarche de l’esprit, théorique et technique-pratique, qui définit les objets pour en agencer des usages possibles, opère parfois de même avec les sujets. D’où une tension entre les avancées de la technologie, et le respect dû aux autres et à soi, comme dans la stratégie commerciale désormais honnie qui fut celle de l’obsolescence programmée. De telles tentations relèvent-elles du travail de sape de ce que les historiens nomment désormais l’"anti-monde"notion qui déplace la notion classique de décadence ?

"Quelques grands courants artistiques et esthétiques depuis la Renaissance." Dans quelle mesure la publicité peut-elle se nourrir des dissociations définitionnelles kantiennes de la Critique de la faculté de juger ? Est-ce le beau ou l’agréable qui fait vendre ? Ou en quoi le mécénat culturel peut-il apporter à une population, bien plus qu’un supplément d’âme, la petite lumière fatale, c’est-à-dire investie d’effets symboliques puissants, qu’Hannah Arendt appelait de ses vœux pour enrayer les effets délétères du banal sur l’homo laborans, et raviver en lui l’inventivité de l’homo faber ?

"Les principaux courants idéologiques contemporains". Le prétendu dédale de la post-modernité, à l’ombre des data centers dont l’avidité énergétique a pu amener certains à décapiter des montagnes pour accéder directement aux gisements carbonés, à l’ère de l’anthropocène, peut-il servir longtemps d’alibi à l’ attentisme de certains états ? Comment ne pas être galvanisé, et peut-être choqué, par l’anachronisme du déchaînement de certains intérêts particuliers, qu’ils relèvent encore du hard power, le plus souvent du soft power ? Un smart power, gouvernance politique et économique qui ne méconnaîtrait pas le territoire des Communs, vitaux, culturels, informationnels,peut-il être conçu, avec quels écueils ?

Opposer, alors, une classe préparatoire qui berce à un cursus en Ecole qui secoue ? Un cours de culture générale au lycée se doit d’interpeller, lui aussi, en constituant une syntaxe préparatoire et un tissage, celui du continuum qui structure et qui suture. Au sens, exactement, où l’entendait Nicolas Grimaldi dans Le désir et le temps, qui en appelait à " l’unité, la clarté et la fraternité d’un langage où la conscience puisse habiter, se rejoindre, se reconnaître en soi, dans le monde, avec les autres."


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