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À propos du projet de Monsieur Peillon...

Le dimanche 8 décembre 2013.

Les professeurs des Classes préparatoire aux Grandes Ecoles (CPGE) ont décidé de se mettre en grève le lundi 9 décembre 2013.

Une grève nationale, touchant la presque totalité des professeurs.

Pourquoi ?

Le ministre Vincent Peillon a décidé, sans concertation aucune, d’amputer d’environ 15 % le salaire des professeurs de CPGE, et de redistribuer cet argent aux enseignants en ZEP.

L’argumentaire est celui-ci : réduire les hauts revenus (les professeurs de classes préparatoires sont présentés comme des « privilégiés ») pour distribuer à ceux qui sont moins bien payés et qui exercent – chacun le reconnaît – dans des conditions difficiles.

Deux questions se posent :

- En quoi sommes-nous privilégiés ?
- Cette redistribution est-elle acceptable ?

Il est exact de dire que les professeurs de CPGE sont parmi les mieux payés des fonctionnaires de l’Éducation nationale : quand un professeur de CPGE ajoute à son salaire de base (dépendant déjà de sa qualification, comme dans tout l’enseignement public) les heures supplémentaires et les colles (heures d’interrogation), il dispose d’un revenu mensuel allant (selon l’ancienneté, les matières et les cas particuliers) de 3500 à 6000 euros.
Notons que les cas extrêmes présentés par la Cour des Comptes sont absolument exceptionnels (l’exemple d’un salaire de plus de 100 000 euros annuels défraie la chronique).

Ces revenus sont à analyser en fonction de 3 critères :

- la charge de travail
- le nombre d’élèves
- l’exigence de ces filières

Il convient de rappeler que les professeurs de classes préparatoires font des heures supplémentaires parce que cela leur incombe comme une nécessité de leur service : un professeur de mathématiques qui doit enseigner à un effectif dédoublé est automatiquement conduit à dépasser les 9 ou 10 heures qu’il doit hebdomadairement. Les heures supplémentaires sont aussi souvent imposées par une administration qui a calculé leur moindre coût par rapport au recrutement d’un autre professeur.

Les professeurs de classes préparatoires ont l’objectif annuel des concours : symboliquement, « ils passent le concours » chaque année (et les professeurs de première année ont la mission de rendre leurs élèves en mesure de se présenter, l’année d’après, aux épreuves).

Ils n’ont pas de temps pour la recherche qui fait partie de la mission de leurs homologues universitaires dans la mesure où ils accompagnent pas à pas la progression de leurs étudiants.

Cela posé, comment comprendre la soudaine amputation d’une partie non négligeable de ce salaire par le ministre ?

Cette mesure désigne ces salaires comme abusifs, trace de « privilèges » anciens, immérités.

Or, les professeurs de CPGE n’ont pas démérité : la structure permet la réussite de tous leurs élèves, et c’est le seul secteur dans lequel sont effectivement corrigées les inégalités sociales (30 % des élèves de classes préparatoires sont des boursiers). Les classes préparatoires sont aussi un vivier réputé indispensable à l’excellence de la recherche en France, comme le rappelait Cédric VILANI, lauréat de la médaille Fields.

N’ayant pas démérité donc, les professeurs de CPGE s’étonnent de cette déconsidération, qui est aussi une mise en accusation.

Quant à l’augmentation des postes invoquée par le Ministre, elle a de quoi faire sourire. Ceux qui « doivent » 8 heures de service vont se retrouver en sous-service. Or 3 x 8 = 2 x 12, ce qui revient à une suppression de poste, heureuse aubaine pour nos gestionnaires.

Pourquoi pénaliser ainsi les professeurs de classes préparatoires ?

- Pour faire des économies

Certes : mais pourquoi les mêmes réductions ne sont-elles pas proposées pour tous les fonctionnaires qui jouissent de revenus semblables ? Pourquoi faire ainsi des profs de CPGE des profiteurs, à terme, des boucs émissaires ?

- Pour aider les ZEP

Certes : mais pourquoi faire des professeurs de classes préparatoires les seuls pourvoyeurs de cet effort national ? Ne serait-ce pas parce qu’il ne s’agit nullement de conduire une vaste opération de solidarité nationale ?
Ne serait-ce pas parce qu’il ne s’agit pas non plus d’entamer une réforme qui mettrait fin au mépris avec lequel sont traités la plupart des acteurs de l’Éducation nationale ? Rappelons que la Cour des Comptes note que les salaires des professeurs français sont parmi les plus bas de l’Union Européenne. Quels sont les détenteurs d’un diplôme Bac + 5 qui acceptent une rémunération de moins de 2000 euros par mois ?

Le gouvernement affirme vouloir faire de l’Éducation une priorité. Sont-ce là des mesures qui l’attestent ?

Il est une raison qui ne s’affiche pas explicitement, mais qui court mezzo voce au long des discours ministériels depuis Claude Allègre jusqu’à Vincent Peillon, quelles que soient les dénégations du Ministre lui-même : mettre un terme à cette exception française que sont les classes préparatoires.

On argue souvent du coût pour la collectivité d’un élève de classe préparatoire (double de celui d’un étudiant en université) : c’est oublier que ces jeunes gens ne passent que deux années dans le service public. Ce sont ensuite eux qui investissent pour leur formation dans des écoles privées pour la plupart (ils empruntent aux banques qui savent qu’elles seront ensuite remboursées : ils construisent leur avenir). D’autre part, ces coûts sont calculés sur le nombre d’étudiants inscrits : ils ne tiennent pas compte du taux d’abandon, beaucoup plus fort à l’université qu’en classes préparatoires, où les taux de réussite sont beaucoup plus élevés.

L’attaque contre les classes préparatoires répond au principe idéologique du nivellement : il apparaît choquant qu’un vivier d’étudiants sélectionnés soit formé par l’Éducation nationale, et ce pour obtenir les postes les plus importants (plus de 80 % des situations de décideurs, tous domaines confondus, proviennent d’anciens élèves de classes préparatoires).

Comment comprendre que ceux-là même qui ont bénéficié de ces voies d’excellence refusent à la génération suivante la possibilité d’accéder comme eux à un haut niveau de formation qui permet le développement de l’esprit critique et l’indépendance intellectuelle sans lesquels on ne construit pas l’avenir ?

L’attaque se fait, subtilement, sur le terrain des revenus : amputer le salaire des professeurs, faire naître la protestation de leur part, et les présenter au grand public comme des nantis avides de préserver leurs privilèges.

En somme, jouer sur l’équivoque de la valeur : en dévalorisant financièrement les profs, on dévalorise qualitativement ce qu’ils font, ce qu’ils sont, et le service qu’ils rendent. On offre une caisse de résonance aux discours de leurs adversaires, qui ne peut pas ne pas produire d’effets.
Si, à terme, les filières des classes préparatoires sont dé-valuées, dé-valorisées, pourquoi donc, logiquement, ne pas les intégrer dans les universités, les y faire disparaître ? Le statut d’enseignant-chercheur n’est en effet guère compatible avec le rythme de corrections de copies propre aux professeurs de classe préparatoire.

Quelle conclusion ?

Ce coup porté aux classes prépa est inadmissible à trois égards :

a) Il oppose entre elles des parties complémentaires du Service public, introduit des dissensions et nuit à la cohérence de l’ensemble.

b) Il met à mal un secteur de l’Éducation nationale qui fonctionne très bien, qui est véritablement républicain (30% de nos élèves sont des boursiers, ce qui valide la notion d’ « élitisme républicain » proposée par J.P. CHEVÈNEMENT). Les « témoignages » d’anciens de l’École de la rue d’Ulm ne sauraient convaincre que ceux qui ignorent totalement la réalité du recrutement dans les classes de prépa (véto-agro, ingénieur, écoles de commerce) et la spécificité des classes préparatoires qui recrutent les élèves issus des différents bacs technologiques.

c) Il aura pour effet, éminemment pervers, de faire naître des officines privées qui formeront les futures élites, mais au prix fort, et au mépris de tout républicanisme. Il s’agit de l’abandon de l’idéal porté naguère par le service public.

À l’indignité de ce projet, associée à la désinvolture des méthodes, nous avons choisi de répondre par l’indignation.

Au mépris pour notre travail, et pour notre mission, nous répondons par la détermination et l’explication de ce que sont les vertus de cet enseignement d’exigence et d’excellence.

À l’injustice qui s’exprime de manière si arrogante, nous opposons l’action commune, soutenus par nos élèves, nos anciens élèves, et les parents qui réagissent en citoyens, soucieux de l’avenir – par delà celui de leurs enfants – de notre système éducatif et de notre pays.

Frank LANOT

Professeur au lycée Victor Hugo de Caen


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